HO…MY…GOD !!!!

La semaine dernière, un article paru dans Slate a fait trembler la « planète séries » (voire la planète tout court) : Friends aurait atteint sa date de péremption. Homophobie, grossophobie, sexisme, discrimination raciale… toutes les thématiques sensibles qui font tant couler d’encre dans nos médias actuels ont répondu présentes à l’appel avec, comme déposition à charge, une poignée de témoignages de jeunes adultes d’aujourd’hui. Il n’en fallait pas moins pour susciter l’émoi de ces mondes merveilleux que sont Facebook et Twitter : « Friends taxée de rétrograde ? On parle bien de cette série connue pour avoir enfoncé les portes blindées du conservatisme à la télévision ? Celle au casting paritaire et payé à la même enseigne? Celle qui a montré l’union entre deux femmes vingt ans avant la légalisation du mariage gay sur tout le territoire états-unien? Celle qui a défendu le fait que les petits garçons pouvaient jouer à la poupée et que deux amis de sexes opposés pouvaient discuter tranquillou de leurs histoires de plumard sans qu’il n’y ait la moindre ambiguïté ? Non non non, là ça va trop loin, on ne peut plus rien dire de nos jours. Après nos marchés de noël et Tex, voilà qu’ « ils » nous enlèvent Friends. Mort au politiquement correct, mort aux biens pensant, mort à slate ! «  (j’idéalise, en vrai, ça donnait plutôt « M.D.R, pas touche à Friends. Y’a rien à dire sur cette série, elle est géniale ») . Dans le même genre, un autre article, publié le lendemain sur Konbini, se penchait, cette fois-ci, sur X-Files et le traitement infligé au personnage de Gillian Anderson. En réponse à ce papier jugé « trop féministe », plusieurs lecteurs se sont permis d’attaquer verbalement  l’auteure sur les réseaux sociaux….Mesdames et messieurs, le monde civilisé de 2018 !

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Pourtant, derrière ces réactions démesurées se cachait un spectacle on-ne-peut-plus-touchant (insultes et menaces mises à part) sur lequel planait un douloureux constat : le temps passe ! En effet, en s’attaquant à Friends (jusque là symbole tant intouchable qu’intouché de toute une génération), Slate n’a fait rien d’autres que d’émettre un violent rappel aux copains du Club Dorothée : les années 90 sont terminées (les années 2000 aussi BTW, et ne vous attachez pas trop à la décennie 2010 car elle n’en a plus pour très longtemps). L’époque où l’on cochait naturellement la case « 15-25 ans » en remplissant un formulaire est derrière nous (ou presque pour les plus chanceux). Sans trop nous en rendre compte, nous sommes passés de l’autre côté : celui où il devient de plus en plus difficile de comprendre une société qui ne cesse d’évoluer sans nous demander notre accord. Vous qui aimez Friends, vous devez sans doute vous rappeler de The One With The Mugging, quinzième épisode de la neuvième saison au cours duquel Chandler profite de sa réorientation professionnelle pour effectuer un stage au sein d’une boite de pub. Entouré de vingtenaires plus insupportables les uns que les autres,  le personnage de Matthew Perry se voit obligé de faire ses preuves en vendant les mérites d’un produit destiné à la jeune cible de l’époque : des baskets dotées de roulettes. Qui ne s’est pas fendu(e) la poire face à la réaction du groupe d’amis horrifié en découvrant cet objet venu d’une autre époque ? N’est ce pas une expression similaire que nombreux d’entre nous ont eu à la lecture de cet article jugé « si scandaleux »? De là en découlent deux attitudes possible.

Nommons la première « l’option Mr. Heckles » (vous savez, ce vieux voisin qui ne cessait d’importuner le groupe d’amis pour se plaindre de leur soit-disant « bruit intempestif »). Celle-ci est assez facile en somme et consiste à s’accrocher à sa vision périmée du monde en espérant qu’il redevienne un jour tel qu’on l’a aimé (spoiler : cela n’arrivera jamais). En d’autres termes, vous allez devenir votre vieil oncle grincheux, celui que l’on invite à Noël et aux anniversaires pour la forme mais dont on ignore les remarques involontairement désobligeantes. Un vieux con ou une vieille conne en somme.  Si vous choisissez cette option, apprêtez-vous à devoir faire face à de nombreux autres affronts de la part de ces « jeunes millénnials débiles » dans les années à venir (Friends n’est que le début d’une longue liste). Lorsque par exemple, ils découvriront Buffy The Vampire Slayer et seront outrés  par le manque de sanction affligée à Spike après sa tentative de viol sur la tueuse en saison 6. Ou encore, lorsqu’ils ne comprendront pas pourquoi Sex And The City est considérée comme une œuvre féministe alors qu’elle ne fait que dépeindre le quotidien d’une femme victime du consumérisme ainsi que son obsession pour un suggar daddy qui ne semble pas la respecter énormément.  Ou lorsque vous montrerez l’épisode du Naked Man de How I Met Your Mother à vos enfants et qu’ils vous regarderont comme si vous étiez le coach séduction de Harvey Weinstein. Bref, les exemples sont nombreux et la seule alternative qu’il vous restera pour échapper à ces jugements tranchés sera de vivre isolé(e) comme un(e) Brigitte Bardot des temps modernes, enfermé(e) chez vous avec votre Tamagotchi et votre (smelly) cat en attendant la sortie du prochain volet de Stars 2000. Très vite (trop vite) vous vous sentirez totalement dépassés par cette société et l’exprimerez en vous abonnant à des actes que vous trouviez jadis insensés comme participer à une manifestation visant à interdire un droit à une minorité ou signer une tribune dans Le Monde avec Catherine Deneuve (ou plutôt l’équivalent de notre époque…disons Loana).

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La seconde (appelons-la « l’option Richard Burke ») demande peut-être plus d’efforts, mais moins que l’on pourrait le croire (c’est parti pour une série de phrases bateaux) : accepter que le monde évolue. Refuser cette idée de choc inévitable des générations que l’on nous vend depuis la nuit des temps. Admettre qu’il est normal pour une série de 236 épisodes diffusée il y a trente ans de contenir des répliques ou des séquences qui ne correspondent plus à la société actuelle. Arrêter de voir la jeune génération comme une bande de crétins rabats-joie et s’intéresser vraiment au nouveau point de vue qu’elle peut offrir. Se réjouir qu’elle pense que Friends est trop misogyne au lieu de trouver qu’elle aurait du l’être davantage. Ne plus s’arrêter au titre racoleur de Slate très différent de l’article qu’il est supposé représenter. Accepter (enfin !) que l’humour est quelque chose de subjectif et qu’il n’y a pas de rires préenregistrés dans la vraie vie pour indiquer le bon moment pour trouver une blague drôle. Bref, faire preuve d’esprit critique et arrêter de voir ceux qui pensent différemment comme des ennemis à abattre à coup de Tweets rabaissant  !

C’est une histoire sans fin dans l’univers de l’art,  les œuvres qui divertissent une génération n’ont pas d’autre destin que de se voir critiquer, juger, massacrer, pulvériser par les suivantes. Il s’agit là d’un cycle œdipien des plus sains qui permet à la société d’évoluer (et tant mieux d’ailleurs, sinon on en serait toujours à s’extasier devant les hallucinations racistes de Louis De Funès dans Les Gendarmes Et Les Gendarmettes! ). Est-il vraiment inimaginable de comprendre qu’un jeune de 17 ans (né la même année que Queer As Folk et biberonné au discours « tous égaux ») voit ses convictions bousculées lorsque Chandler réagit de manière excessive quand un personnage se méprend sur sa sexualité? L’excuse « il y a un personnage transgenre » est-elle toujours pertinente en 2018 pour justifier un bon nombre de blagues limites sur le sujet? Une personne noire est-elle obligée d’adhérer à cette représentation du monde où elle serait systématiquement reléguée au rôle de « figurant(e) n°4 »? Plutôt  que de s’offusquer de ces réactions (qui apparaitraient comme une régression vers le « politiquement correct » selon certains. Un monde où tout le monde se respecte, quelle horreur !), ne faudrait-il pas s’en réjouir et constater que Friends a, finalement, bien fait son job? En effet, en développant ce projet, le but de Marta Kauffman et David Crane n’était pas d’agir sur les mentalités de 2018, mais bien sur celles des années 90. Le fait que dépeindre un mariage gay ne choque plus personne et ne soit plus considéré comme un positionnement progressiste prouve que la série a réussi son coup. Et le fait qu’un adolescent d’aujourd’hui pense que la sitcom ne va pas assez loin en terme de représentations openminded témoigne que ce dernier n’est rien d’autres si ce n’est un hériter de Friends (Mais shuuuut, ne lui dîtes pas, il risquerait de mal le vivre). De fait, comment sommes-nous supposés lui reprocher de ne pas honorer une époque qu’il n’a pas connue?  Que celui qui n’a pas découvert le répertoire (ou ne serait-ce qu’une chanson) de Michel Berger grâce à la Star Ac’ lui lance la première pierre !

Mais du coup, quel avenir pour Friends? Est-elle destinée à tomber aux oubliettes face à « l’énorme censure oppressante qui étouffe notre société » (et qui, malgré tout continue d’autoriser Christian Clavier à tourner dans des films)? Bien sûr que non ! Au contraire, la série peut se vanter d’avoir encore un bel avenir de (re(re(re(re))))rediffusions sur AB3 devant elle (et qui sait? Peut-être même qu’un jour….#Réunion). D’ailleurs, ceux et celles qui ont lu l’article de Slate ont pu constater qu’il n’était, à aucun moment, suggéré d’enlever définitivement Friends des écrans. Preuve que Twitter s’est (encore une fois) un peu trop emballé pour rien. (Ha et pour info, à la fin de l’épisode, Chandler parvient à surmonter ses aprioris sur les baskets et trouve le bon angle pour les vendre… Juste au cas où ! )

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Robin Fourneau

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